{"id":61,"date":"2016-11-13T13:09:48","date_gmt":"2016-11-13T12:09:48","guid":{"rendered":"http:\/\/nausicaa.x0r.fr\/?p=61"},"modified":"2016-12-15T19:07:05","modified_gmt":"2016-12-15T18:07:05","slug":"civilization-lhumanite-europeenne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/?p=61","title":{"rendered":"Civilization : l&#8217;humanit\u00e9 europ\u00e9enne"},"content":{"rendered":"<p lang=\"zxx\" align=\"justify\">Le 21 octobre 2016 est sorti <i>Civilization VI<\/i>, un jeu de strat\u00e9gie et de gestion excellent, aux boucles de <em>gameplay<\/em> bien pens\u00e9es et addictives. Ce billet n&#8217;a pas pour objet de r\u00e9fl\u00e9chir aux conditions du succ\u00e8s de cette exp\u00e9rience vid\u00e9oludique, ni de la d\u00e9crire. J&#8217;aimerais plut\u00f4t aborder, sans le juger, le substrat culturel qui nourrit la repr\u00e9sentation de l&#8217;humanit\u00e9 dans la s\u00e9rie <i>Civilization<\/i>. La multiplication des factions et des personnages historiques c\u00f4toie en effet un <em>gameplay<\/em> commun \u00e0 tous, directement inspir\u00e9 par une vision europ\u00e9enne de la civilisation, dont il est int\u00e9ressant d&#8217;identifier les grands motifs. La repr\u00e9sentation du monde port\u00e9e par <i>Civilization<\/i>, profond\u00e9ment europ\u00e9enne, est d&#8217;autant plus facile \u00e0 \u00e9lever en mod\u00e8le commun \u00e0 toute l&#8217;humanit\u00e9 que ce processus existe et a exist\u00e9 dans le r\u00e9el. \u00c0 partir de la premi\u00e8re mondialisation des XVI<sup>e<\/sup> et XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, l&#8217;homog\u00e9n\u00e9isation des imaginaires humains s&#8217;est faite au rythme et \u00e0 l&#8217;image des empires les plus puissants, tous issus de la matrice europ\u00e9enne. Depuis l&#8217;Espagne sur laquelle le soleil ne se couche jamais jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;empire des \u00c9tats-Unis, la pens\u00e9e issue de la matrice europ\u00e9enne s&#8217;est pos\u00e9e en r\u00e9f\u00e9rent de tous les imaginaires humains, venant les m\u00e9tisser et les infl\u00e9chir plus que les remplacer.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\"><i>Civilization<\/i> est l&#8217;h\u00e9ritier de ce processus d&#8217;\u00e9l\u00e9vation de l&#8217;imaginaire europ\u00e9en \u00e0 l&#8217;\u00e9tat d&#8217;imaginaire humain. Tout comme les humains de <i>Star Trek<\/i> parlent l&#8217;<i>English<\/i> et ont adopt\u00e9 le code moral et la sensibilit\u00e9 des <i>gentlemen<\/i> anglais, <i>Civilization<\/i> propose une vision unifi\u00e9e de l&#8217;humanit\u00e9 teint\u00e9e par son origine am\u00e9ricaine. Car, si l&#8217;on r\u00e9duit la signification de son exp\u00e9rience de jeu \u00e0 sa substantifique mo\u00eblle, on voit que <i>Civilization<\/i> propose au joueur d&#8217;exploiter un environnement stable et abondant afin de progresser vers une mondialisation heureuse tout en disputant l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie \u00e0 ses voisins.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\"><strong>Un environnement abondant et \u00e9ternel<\/strong><\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\">L&#8217;environnement de <i>Civilization<\/i> est un biome r\u00eav\u00e9. Les ressources y sont facilement accessibles et leurs filons sont intarissables ; l&#8217;enjeu pour les joueurs est donc moins de g\u00e9rer intelligemment ces ressources que de les pr\u00e9empter le plus vite possible et d&#8217;en exploiter un maximum. Si les ressources strat\u00e9giques sont limit\u00e9es, dans le sens o\u00f9 elles ne peuvent satisfaire qu&#8217;un nombre limit\u00e9 d&#8217;unit\u00e9s (par exemple, une unit\u00e9 de chevaux ne peut \u00eatre allou\u00e9e qu&#8217;\u00e0 une unit\u00e9 de cavalerie), elle ne s&#8217;\u00e9puisent toutefois jamais, sont stables et ne connaissent ni le lessivage, ni l&#8217;effondrement, ni la baisse de rendement. L&#8217;espace naturel, dans son ensemble, est un espace \u00e0 conqu\u00e9rir et l&#8217;industrialisation n&#8217;a aucun effet n\u00e9gatif sur le milieu. La pollution est absente, les dysfonctionnements climatiques n&#8217;existent pas, la d\u00e9sertification n&#8217;inqui\u00e8te personne. La nature pr\u00e9sent\u00e9e par <i>Civilization<\/i> est bien plus celle que les Europ\u00e9ens lib\u00e9raux croyaient (croient toujours\u00a0?) pouvoir dominer que ce syst\u00e8me fragile, fait d&#8217;\u00e9quilibres multiples et entr\u00e9 en crise, dans lequel nous vivons.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\">Cet imaginaire d&#8217;une nature abondante \u00e0 exploiter jusqu&#8217;\u00e0 la mo\u00eblle est profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans la culture europ\u00e9enne et y devient h\u00e9g\u00e9monique au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Elle trouve sa l\u00e9gitimit\u00e9, aux yeux des hommes de l&#8217;\u00e9poque, dans la Gen\u00e8se 1.26 : \u00ab\u00a0Faisons l&#8217;homme \u00e0 notre image, selon notre ressemblance, et qu&#8217;il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le b\u00e9tail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre\u00a0\u00bb. Puisque la nature a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e pour les plaisirs humains, alors la question n&#8217;est pas de g\u00e9rer intelligemment la finitude de la biodiversit\u00e9 (pour \u00e9viter qu&#8217;elle ne s&#8217;\u00e9puise), mais de l&#8217;exploiter le plus massivement possible. Cette vision chr\u00e9tienne de la nature a accompagn\u00e9 le d\u00e9veloppement du capitalisme europ\u00e9en dans ses diverses phases, depuis le XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, et a emp\u00each\u00e9 \u00e0 cette culture de penser l&#8217;effondrement environnemental.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\">Il aurait pu ne pas en \u00eatre ainsi. L&#8217;histoire \u00e9tant faite de contingences, on remarque que, jusqu&#8217;au XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, un second paradigme chr\u00e9tien de la nature cohabitait avec celui de la Gen\u00e8se. Dans le premier \u00e9p\u00eetre aux Romains, Saint Paul dit : \u00ab\u00a0La cr\u00e9ature elle-m\u00eame sera lib\u00e9r\u00e9e de la servitude de la corruption pour entrer dans la libert\u00e9 de la gloire des enfants de Dieu\u00a0\u00bb. Cette phrase a laiss\u00e9 perplexes un grand nombre de th\u00e9ologiens m\u00e9di\u00e9vaux et a aliment\u00e9 leurs d\u00e9bats. Si les cochons, les vaches, les fourmis et les autres animaux peuvent entrer au paradis et si\u00e9ger \u00e0 la droite de Dieu, b\u00e9ats de sa lumi\u00e8re, cela ne signifie-t-il pas qu&#8217;ils sont d\u00f4t\u00e9s d&#8217;une \u00e2me\u00a0? Mais alors, s&#8217;ils poss\u00e8dent une \u00e2me, faut-il baptiser les animaux\u00a0? Sont-ils responsables de leurs actes\u00a0? Et qu&#8217;en est-il des animaux sataniques, alli\u00e9s de l&#8217;Ennemi, comme le dragon\u00a0? Le dragon peut-il \u00eatre sauv\u00e9\u00a0? Force est de constater qu&#8217;\u00e0 la fin du Moyen \u00c2ge, l&#8217;id\u00e9e selon laquelle les animaux sont responsables de leurs actes et pouvaient gagner leur place au paradis \u00e9tait relativement ancr\u00e9e dans les esprits\u00a0: certains juges les traduisaient en justice tandis que de nombreux Saints pr\u00e9chaient la bonne parole aux b\u00eates (\u00e0 l&#8217;image de Saint Fran\u00e7ois d&#8217;Assise \u00e9difiant les oiseaux). On trouve \u00e9galement des \u00e9v\u00e8ques savoyards se r\u00e9solvant \u00e0 excommunier la soci\u00e9t\u00e9 des rats, apr\u00e8s l&#8217;\u00e9chec de pourparlers avec leur souverain (qui n&#8217;a m\u00eame pas daign\u00e9 se pr\u00e9senter). Cette lecture de Saint Paul \u00e9tait porteuse d&#8217;une relation diff\u00e9rente \u00e0 la nature que celle de la Gen\u00e8se, mais \u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9e par une minorit\u00e9 d&#8217;auteurs m\u00e9di\u00e9vaux. L&#8217;environnement \u00e9tait alors certes per\u00e7u comme une cr\u00e9ation, mais une cr\u00e9ation respectable o\u00f9 l&#8217;humain poss\u00e8de une place parmi d&#8217;autres et doit composer avec les autres habitants l\u00e9gitimes de la sph\u00e8re terrestre. La premi\u00e8re mondialisation du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et l&#8217;exploitation syst\u00e9matique des Am\u00e9riques enterra toutefois d\u00e9finitivement cette seconde voie.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\"><i>Civilization<\/i> ne fait pas le choix de cette matrice minoritaire et lui pr\u00e9f\u00e8re la majoritaire qui sous-tend nos esprits productivistes. Cette nature imagin\u00e9e comme \u00e9ternelle et stable permet aux soci\u00e9t\u00e9s de tendre vers un progr\u00e8s lin\u00e9aire, uniforme et mondialis\u00e9.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\"><strong>Du progr\u00e8s lin\u00e9aire \u00e0 la mondialisation heureuse<\/strong><\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\">Bien qu&#8217;ils aient fait un effort de complexification avec <i>Civilization VI<\/i>, les arbres technologiques de ces jeux vid\u00e9o, repr\u00e9sentant les savoirs acquis par une soci\u00e9t\u00e9, restent extr\u00eamement lin\u00e9aires. Il n&#8217;est pas possible d&#8217;atteindre l&#8217;administration sans \u00eatre pass\u00e9 par la roue. Une repr\u00e9sentation bien r\u00e9ductrice des capacit\u00e9s d&#8217;invention humaines, mais, surtout, encore une fois directement issue de la pens\u00e9e europ\u00e9enne. Au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, alors que les ethnographes commencent \u00e0 arpenter les cultures qu&#8217;ils jugent\u00ab\u00a0primitives\u00a0\u00bb, un historien fran\u00e7ais, Guizot, propose un sch\u00e9ma explicatif de l&#8217;\u00e9volution technique humaine. Pour Guizot, le progr\u00e8s est lin\u00e9aire et ne conna\u00eet qu&#8217;une possibilit\u00e9 d&#8217;\u00e9volution. Les soci\u00e9t\u00e9s humaines commencent \u00e0 l&#8217;\u00e9tat de tribus, puis se d\u00e9veloppent en cr\u00e9ant des villages, des villes, des infrastructures, et, enfin, l&#8217;\u00c9tat bourgeois europ\u00e9en, pinacle de la civilisation. Guizot envisageait bien qu&#8217;il exist\u00e2t d&#8217;autres formes plus abouties d&#8217;organisation sociale, mais elles tendraient n\u00e9cessairement \u00e0 l&#8217;am\u00e9lioration de la condition humaine, dans un mod\u00e8le r\u00e9solument optimiste. Le sch\u00e9ma de Guizot, grand professeur de la Sorbonne, fut partag\u00e9 et repris par la plupart des universit\u00e9s europ\u00e9ennes et s&#8217;enkysta durablement dans nos esprits. Encore aujourd&#8217;hui, le mus\u00e9e du Quai Branly parle de \u00ab\u00a0cultures premi\u00e8res\u00a0\u00bb et d&#8217;\u00ab\u00a0arts premiers\u00a0\u00bb, alors que les cultures traditionnelles africaines, oc\u00e9aniennes ou amazoniennes ne se sont pas fig\u00e9es \u00e0 un \u00e9tat primitif. Elles ont adopt\u00e9 des formes en renouvellement constant et adapt\u00e9es \u00e0 leurs conditions de vie.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\"><i>Civilization<\/i> adopte clairement le sch\u00e9ma de Guizot\u00a0: non seulement les technologies sont lin\u00e9aires, de celles jug\u00e9es les plus \u00ab\u00a0simples\u00a0\u00bb aux plus \u00ab\u00a0complexes\u00a0\u00bb (en oubliant que, par exemple, les soci\u00e9t\u00e9s am\u00e9rindiennes ont invent\u00e9 l&#8217;administration sans avoir invent\u00e9 la roue&#8230;), mais encore, \u00e0 partir de l&#8217;\u00e8re industrielle, les villes s&#8217;uniformisent sur le mod\u00e8le europ\u00e9en. Car <i>Civilization<\/i> voit plus loin que Guizot et int\u00e8gre les id\u00e9es de la \u00ab\u00a0mondialisation heureuse\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0fin de l&#8217;histoire\u00a0\u00bb, deux concepts datant des ann\u00e9es 1980 et 1990. La mondialisation heureuse pose la pr\u00e9misse non d\u00e9montr\u00e9e que l&#8217;augmentation des \u00e9changes mondiaux lib\u00e9ralis\u00e9s et des interconnexions am\u00e9liorera m\u00e9caniquement les conditions de vie de tous les humains connect\u00e9s. Tandis que la fin de l&#8217;histoire pr\u00eache que la chute des r\u00e9gimes autoritaires tendra \u00e0 renforcer les d\u00e9mocraties et le r\u00f4le de l&#8217;Organisation des Nations Unies (ONU), jusqu&#8217;\u00e0 obtenir une soci\u00e9t\u00e9 mondiale, d\u00e9mocratique, heureuse et coop\u00e9rative, appuy\u00e9e sur les id\u00e9aux lib\u00e9raux. L&#8217;histoire prendra alors fin, car les conflits seront tous g\u00e9r\u00e9s au sein de l&#8217;ONU, sans besoin de guerre. Ces deux id\u00e9ologies sont d\u00e9sormais globalement abandonn\u00e9es, puisque l&#8217;histoire a r\u00e9cemment prouv\u00e9 leur vacuit\u00e9.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\">Toutefois, elles sous-tendent clairement tout le <em>gameplay<\/em> non-belliciste de <i>Civilization<\/i>. La victoire diplomatique consistant \u00e0 former un congr\u00e8s mondial suffisamment m\u00fbr pour se doter d&#8217;un chef renvoie \u00e0 la \u00ab\u00a0fin de l&#8217;histoire\u00a0\u00bb (c&#8217;est d&#8217;ailleurs la fin de l&#8217;histoire du joueur). La victoire technologique suppose que le progr\u00e8s ne s&#8217;arr\u00eatera jamais de progresser de mani\u00e8re lin\u00e9aire, jusqu&#8217;\u00e0 ce que les humains soient capables de coloniser l&#8217;espace. La victoire culturelle est une repr\u00e9sentation, par le <em>gameplay<\/em>, de l&#8217;uniformisation des cultures sous la pression de la mondialisation et des industries culturelles calqu\u00e9es sur celle des Etats-Unis. Laquelle v\u00e9hicule l&#8217;id\u00e9e que, lorsque chaque peuple aura \u00e9t\u00e9 am\u00e9ricanis\u00e9, la paix viendra de l&#8217;unification des m\u0153urs\u00a0(!). Toutes ces conditions de victoire semblent avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9riv\u00e9es du corpus id\u00e9ologique europ\u00e9en contemporain, et, m\u00eame, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, du corpus \u00e9tats-unien, car la th\u00e9orie de la fin de l&#8217;histoire n&#8217;a jamais vraiment p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 la culture europ\u00e9enne, les intellectuels europ\u00e9ens la jugeant trop manich\u00e9enne. Elles portent des repr\u00e9sentations positives de l&#8217;humanit\u00e9 (dont on suppose qu&#8217;elle puisse sans cesse s&#8217;am\u00e9liorer et trouver une paix mondiale), mais des repr\u00e9sentations, \u00e0 vrai dire, profond\u00e9ment imp\u00e9rialistes. Le constat de la r\u00e9ussite des empires europ\u00e9ens, qui ont conquis cinq sixi\u00e8mes du globe et ont, ensuite, remodel\u00e9 les cultures \u00e0 leur image, pousse <i>Civilization<\/i> \u00e0 en adopter le corpus id\u00e9ologique dans son enti\u00e8ret\u00e9 et \u00e0 en d\u00e9river des lignes de <em>gameplay<\/em>. Or, cet imp\u00e9rialisme occidental n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 un pique-nique joyeux. Depuis l&#8217;extermination des Am\u00e9rindiens par les Espagnols jusqu&#8217;au pilonnage par les Am\u00e9ricains des ports japonais pour les forcer \u00e0 adopter le libre-\u00e9change, les empires mondialis\u00e9s se sont d&#8217;abord construits gr\u00e2ce \u00e0 la violence et aux armes.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\"><strong>Course aux armements et imp\u00e9rialisme militaire<\/strong><\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\">L&#8217;armement des nations joue un r\u00f4le important dans toute partie de <i>Civilization<\/i> : une course aux armements multilat\u00e9rale s&#8217;op\u00e8re pour \u00e9viter de se faire envahir, ou, au contraire, menacer les autres joueurs. Cette course contraint \u00e0 am\u00e9liorer la technologie de ses unit\u00e9s en permanence, afin de ne pas \u00eatre laiss\u00e9 en arri\u00e8re. De prime abord, on pourrait croire que c&#8217;est l\u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 historique positive\u00a0; apr\u00e8s tout, la premi\u00e8re guerre mondiale, la seconde et la Guerre froide n&#8217;ont-elles pas montr\u00e9 que le monde entier pouvait rentrer dans une spirale de course aux armements\u00a0? Ce serait voir l&#8217;histoire non seulement sur le tr\u00e8s court terme (un si\u00e8cle) et d&#8217;une mani\u00e8re trop sch\u00e9matique. S&#8217;il est vrai que la course aux armements est d\u00e9sormais pratiqu\u00e9e par toute nation moderne, il n&#8217;en a pas toujours \u00e9t\u00e9 ainsi et, surtout, on peut dater tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment la naissance de ce climat militariste.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\">La course aux armements et la parano\u00efa militariste trouvent leur source dans deux guerres end\u00e9miques europ\u00e9ennes m\u00e9di\u00e9vales. D&#8217;une part la <i>Reconquista<\/i>, croisade permanente des ib\u00e9riques chr\u00e9tiens contre les royaumes musulmans implant\u00e9s dans la p\u00e9ninsule depuis le VIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, d&#8217;autre part la guerre dite de Cent Ans, mettant aux prises les diff\u00e9rentes composantes du royaume de France et le royaume d&#8217;Angleterre. Ces deux guerres end\u00e9miques ont accouch\u00e9 de soci\u00e9t\u00e9s qui n&#8217;\u00e9taient plus seulement port\u00e9es \u00e0 la guerre, mais structur\u00e9es par elle, jusqu&#8217;\u00e0 modeler les mani\u00e8res de penser et de se comporter des habitants. Prenons le cas des Fran\u00e7ais (habitants de l&#8217;\u00eele-de-France) du XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, emp\u00eatr\u00e9s dans des guerres civiles sans fin (1400-1407\u00a0; 1411-1435\u00a0; 1445\u00a0; 1468-1477&#8230;). Il est frappant de voir que tout bon voyageur fran\u00e7ais de cette \u00e9poque, arpentant des pays \u00e9trangers, n&#8217;est ni touch\u00e9 par les paysages, ni par les coutumes locales, encore moins par les arts ou la nourriture du terroir. Ce qui int\u00e9resse les Fran\u00e7ais, ce sont les capacit\u00e9s de d\u00e9fense du lieu qu&#8217;ils visitent. On les voit s&#8217;extasier devant l&#8217;\u00e9paisseur des murailles, la stature des soldats, la qualit\u00e9 des serpentines, l&#8217;\u00e9troitesse des cols \u00e0 d\u00e9fendre. Les bombardes deviennent \u00e9galement un des cadeaux diplomatiques les plus pris\u00e9s entre princes, tandis que l&#8217;id\u00e9al chevaleresque se d\u00e9cale insensiblement du mod\u00e8le courtois du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle vers un mod\u00e8le viriliste. Geoffroy de Charny, grand chevalier du XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, explique ainsi que piller des villages, br\u00fbler de \u00e9glises et violer les femmes des voisins rapproche du salut chr\u00e9tien, car c&#8217;est l\u00e0 ce que Dieu a d\u00e9cid\u00e9 qu&#8217;un chevalier devait faire. Un peu plus tard, on voit les chevaliers du XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle d\u00e9battre de l&#8217;honneur compar\u00e9 de se faire d\u00e9capiter par un boulet de canon ou par une \u00e9p\u00e9e. Ils d\u00e9plorent la mort du comte de Salisbury, en 1429, dont la t\u00eate et le casque se trouvent fusionn\u00e9s par l&#8217;impact d&#8217;un boulet, lui d\u00e9livrant ainsi une mort sans gloire.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\">Mais surtout, cette culture militariste pousse les Fran\u00e7ais, Espagnols, Anglais et Bourguignons, \u00e0 sans cesse innover et chercher de nouvelles mani\u00e8res de r\u00e9duire l&#8217;ennemi \u00e0 un petit tas de chair. L&#8217;arme \u00e0 feu europ\u00e9enne est ainsi utilis\u00e9e pour la premi\u00e8re fois par les Anglais \u00e0 la bataille de Cr\u00e9cy (1346). Le mod\u00e8le est r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 par les autres factions, raffin\u00e9, jusqu&#8217;\u00e0 donner des bombardes plus hautes qu&#8217;un homme crachant le tonnerre \u00e0 chaque coup et, \u00e0 l&#8217;autre bout du spectre, de petites couleuvrines portatives capables de transpercer plusieurs hommes en armure (\u00e0 partir de 1420). En entrant dans d&#8217;autres r\u00e9gions, ces cultures rompues \u00e0 la guerre totale d\u00e9stabilisent des cultures pratiquant des guerres moins dures, plus ritualis\u00e9es (Am\u00e9riques pour les Espagnols, Italie pour les Fran\u00e7ais). Le <i>topos<\/i> des Azt\u00e8ques terroris\u00e9s par les canons et les chevaux espagnols est bien connu (XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle). \u00c0 cela s&#8217;ajoute le fait que les Azt\u00e8ques avaient une conception rituelle de la \u00ab\u00a0guerre des plumes\u00a0\u00bb : toute personne tomb\u00e9e \u00e0 terre s&#8217;avouait prisonni\u00e8re. Les Espagnols, au contraire, luttaient jusqu&#8217;au dernier souffle et par tous les moyens, sans rechigner \u00e0 quelque trahison. On conna\u00eet g\u00e9n\u00e9ralement moins le choc psychologique terrible subi par les Italiens lorsqu&#8217;ils ont vu d\u00e9ferler sur eux des Fran\u00e7ais gorg\u00e9s de combativit\u00e9. Les batteries de canons fran\u00e7aises tranchaient drastiquement avec les guerres plus ponctuelles des Italiens, entre bandes de <i>condottieres<\/i> interpos\u00e9es. Tranchait \u00e9galement la propension fran\u00e7aise \u00e0 tout br\u00fbler et piller, sans discernement et sans respect des interdits chr\u00e9tiens. Face \u00e0 ces cultures pratiquant une guerre totale, les attaqu\u00e9s devaient s&#8217;adapter (Italiens) ou dispara\u00eetre (Azt\u00e8ques).<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\">C&#8217;est bien par un effet de contamination et de r\u00e9action que la plupart des cultures ont d\u00fb se soumettre (colonisation) ou s&#8217;adapter (Japon, \u00c9thiopie) \u00e0 la puissance militaire d\u00e9velopp\u00e9e par les cultures europ\u00e9ennes militaristes. Le contraste est particuli\u00e8rement frappant lorsqu&#8217;on analyse l&#8217;armement pratiqu\u00e9 au Japon. Les Japonais ont int\u00e9gr\u00e9 par deux fois des armes \u00e0 feu \u00e0 leur arsenal sans juger utile de les raffiner. La bouche \u00e0 feu chinoise resta utilis\u00e9e sporadiquement au Japon jusqu&#8217;au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, sans qu&#8217;il ne soit jug\u00e9 utile de l&#8217;am\u00e9liorer. Puis, avec l&#8217;introduction des armes \u00e0 feu europ\u00e9ennes par les Portugais, les <i>daimyo<\/i> japonais int\u00e9gr\u00e8rent ces mousquets \u00e0 leurs troupes et effectu\u00e8rent un transfert technologique (des artisans japonais apprirent leurs techniques de fabrication). Toutefois, de 1600 \u00e0 1850, encore une fois, l&#8217;art des armes \u00e0 feu stagna au Japon. Ce n&#8217;est pas que les Japonais fussent incapables d&#8217;en d\u00e9velopper de meilleures, c&#8217;est bien qu&#8217;ils n&#8217;en ressentaient pas le besoin. Dans les cultures faites de fiefs tr\u00e8s dispers\u00e9s, o\u00f9 l&#8217;\u00e9quilibre des forces est sans cesse ren\u00e9goci\u00e9, par la guerre, la parole ou le mariage, l&#8217;art de la guerre n&#8217;est qu&#8217;une composante de la diplomatie parmi d&#8217;autres. Il ne s&#8217;agit pas de d\u00e9truire l&#8217;adversaire, mais de l&#8217;inciter, par la violence, \u00e0 se rendre \u00e0 ses arguments. Dominique Barth\u00e9l\u00e9my, qui a th\u00e9oris\u00e9 ce type de relations sociales, l&#8217;appelle le \u00ab\u00a0milieu visqueux de la f\u00e9odalit\u00e9\u00a0\u00bb, car toute action suscite des r\u00e9actions d&#8217;autres agents, jusqu&#8217;au retour \u00e0 un \u00e9quilibre de forces stable. Dans ces conditions, l&#8217;id\u00e9e d&#8217;atomiser son adversaire, de le r\u00e9duire en poussi\u00e8re, ne fait pas sens. Car l&#8217;adversaire est bien plus un partenaire diplomatique qu&#8217;un ennemi mortel. Ainsi, ce n&#8217;est que sous la pression des Britanniques et, surtout, des \u00c9tats-Unis, au milieu du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, que les Japonais furent forc\u00e9s de refonder leurs rapports sociaux (\u00e8re Me\u00efji) afin de r\u00e9sister \u00e0 la pression et d&#8217;entrer dans une course aux armements tr\u00e8s rapide, jusqu&#8217;\u00e0 cr\u00e9er une arm\u00e9e \u00e0 l&#8217;europ\u00e9enne et vaincre les Russes au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\">De tout cela, il faut retenir l&#8217;id\u00e9e que la course aux armements et la volont\u00e9 de rayer toute une nation de la carte n&#8217;est en rien implant\u00e9e dans la nature humaine. C&#8217;est un produit r\u00e9cent de notre histoire, qui na\u00eet il y a environ six cents ans en Europe et n&#8217;a achev\u00e9 sa globalisation qu&#8217;au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Toutefois, <i>Civilization<\/i>, pour des raisons de <em>gameplay<\/em> (qui voudrait jouer \u00e0 un jeu de strat\u00e9gie o\u00f9 les unit\u00e9s militaires stagneraient\u00a0?), pr\u00e9f\u00e8re essentialiser l&#8217;id\u00e9e de la course aux armements et la pr\u00e9sente comme un \u00e9l\u00e9ment consubstantiel du genre humain.<\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\"><strong>Conclusion : l&#8217;imaginaire europ\u00e9en au fondement du <em>gameplay<\/em> de <em>Civilization<\/em><\/strong><\/p>\n<p lang=\"zxx\" align=\"justify\"><i>Civilization<\/i> a le m\u00e9rite d&#8217;avoir r\u00e9ussi \u00e0 synth\u00e9tiser une matrice culturelle dans des boucles de <em>gameplay<\/em>. Voil\u00e0 une ambition bien difficile \u00e0 atteindre que de transformer les id\u00e9ologies d&#8217;un peuple en exp\u00e9riences de jeu. En nous pr\u00e9sentant des nations conqu\u00e9rant un environnement abondant, \u00e0 couteaux tir\u00e9s entre elles, mais parvenant parfois \u00e0 d\u00e9passer leurs diff\u00e9rences pour tendre vers une mondialisation heureuse, <i>Civilization<\/i> capture toutes les lignes de force de la pens\u00e9e europ\u00e9enne du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Et ce jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;essentialisation des cultures, ch\u00e8re aux empires coloniaux du premier XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, per\u00e7ues comme ayant des caract\u00e9ristiques immanentes traversant les \u00e9poques (les bonus de faction). Reprocher un tel positionnement \u00e0 <i>Civilization<\/i> serait quelque peu d\u00e9plac\u00e9 ; je le constate, et me r\u00e9jouis plut\u00f4t de voir qu&#8217;il est possible de produire un bon jeu \u00e0 partir de pr\u00e9misses id\u00e9ologiques fa\u00e7onn\u00e9s par l&#8217;histoire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 21 octobre 2016 est sorti Civilization VI, un jeu de strat\u00e9gie et de gestion excellent, aux boucles de gameplay bien pens\u00e9es et addictives. Ce billet n&#8217;a pas pour objet de r\u00e9fl\u00e9chir aux conditions du succ\u00e8s de cette exp\u00e9rience vid\u00e9oludique, ni de la d\u00e9crire. J&#8217;aimerais plut\u00f4t aborder, sans le juger, le substrat culturel qui nourrit la repr\u00e9sentation de l&#8217;humanit\u00e9 dans la s\u00e9rie Civilization. La multiplication des factions et des personnages historiques c\u00f4toie en effet un gameplay commun \u00e0 tous, directement&#8230;<\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"btn btn-default\" href=\"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/?p=61\"> Read More<span class=\"screen-reader-text\">  Read More<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":80,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[26,21],"tags":[24,22,23,6],"class_list":["post-61","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-critiques","category-histoire","tag-civilization","tag-histoire","tag-ideologie","tag-jeux-video"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/61","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=61"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/61\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":82,"href":"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/61\/revisions\/82"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/80"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=61"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=61"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/nausicaa.x0r.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=61"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}